Zipporah Dulcie Ndione – Senegal

Quand les jeunes femmes transforment leur frustration en action

Au Sénégal, le projet « Sama Ba Ding » de Zipporah Dulcie Ndione émancipe les femmes réduites au silence, les transformant en militantes qui redéfinissent le pouvoir local.

Dans le sud du Sénégal, la région de Sédhiou peine encore à faire entendre ses voix, surtout celles de ses filles et de ses femmes. Les jeunes y observent, souvent impuissants, les décisions politiques qui se prennent loin d’eux.

Au milieu de ces silences, une voix s’est élevée : celle de Zipporah Dulcie Ndione, juriste, consultante et coordinatrice nationale du Réseau ouest-africain des jeunes femmes leaders (ROAJELF/Sénégal), décidée à transformer la résignation en participation.

De Thiès à Sédhiou : le parcours d’une femme engagée

Née à Thiès, Zipporah grandit dans un environnement où la réussite scolaire est valorisée, mais où les inégalités de genre se glissent dans le quotidien. Tout change lorsqu’elle quitte sa ville natale pour poursuivre ses études à Bambey.

Là, elle découvre « comment être une fille suffit à te fermer des portes. Écartée d’une réunion municipale malgré son rôle de responsable de classe, elle comprend qu’on l’exclut non pour incompétence, mais pour son genre.

Ce choc devient un véritable moteur. Son engagement naît d’une révolte intime : changer les choses par l’action. Des années plus tard, elle retrouve au ROAJELF l’écho de cette conviction, en faisant de la compétence féminine un levier de gouvernance inclusive.

Accountability Hubs – levier d’engagement citoyen

En 2023, le programme WYDE Accountability Hubs lui offre un tremplin pour concrétiser sa vision.

« Ce que j’ai vu à Sédhiou m’a marqué : des jeunes motivés, mais sans accès à l’information ni aux outils. Nous voulions répondre à ce besoin. »

C’est dans ce cadre, entre juillet 2024 et janvier 2025, que Zipporah met en œuvre à Sédhiou le projet Sama Ba Ding (Jeunesse engagée en langue locale Balante), centré sur le leadership transformationnel, la gouvernance locale et la participation citoyenne.

« Ce que j’ai vu à Sédhiou m’a marquée : des jeunes motivés, mais sans accès à l’information ni aux outils. Nous avons voulu combler ce vide », explique-t-elle.

Le projet réunit 25 jeunes, majoritairement des femmes, autour d’ateliers pratiques. Plus de 96 % des participants estiment avoir renforcé leurs compétences en leadership, gouvernance et participation citoyenne.

Dialogue et action, moteurs de transformation

L’un des temps forts du projet fut un dialogue communautaire réunissant leaders religieux, élus locaux, badiénou gox (marraines de quartier) et jeunes filles et garçons.

Les débats, francs et parfois émouvants, ont permis d’aborder les normes sociales freinant l’implication des femmes. « On a compris que se taire, c’est laisser d’autres parler à notre place », confie une participante.

D’autres activités ont complété cette dynamique :

  • Un atelier de co-création de solutions locales sur la gouvernance ;
  • Une campagne de plaidoyer menée par les jeunes formés ;
  • La production de podcasts et capsules vidéo sur la participation citoyenne.

Ces initiatives ont ancré une culture de dialogue et de la responsabilité civique au cœur de la jeunesse locale.

Les ondes du changement

Pour élargir la portée du message, l’équipe s’est tournée vers les médias communautaires. Des podcasts diffusés sur PAKAO FM ont donné la parole à des figures locales, dont Aminata Touré, ancienne Première Ministre du Sénégal (2013-2014), venue partager son parcours et les défis du leadership féminin.

L’audience dépasse 1 300 auditeurs, et les témoignages affluent : des parents encouragent leurs filles à participer aux réunions locales, et des jeunes hommes rejoignent les campagnes de sensibilisation.

« Ce projet m’a donné la force de parler à la radio pour dire aux autorités que nous, jeunes, voulons siéger dans les comités de développement », témoigne Tidiane Sadio, président de l’organisation partenaire Save Aar Fankanto.

En synergie avec le projet EMPO’WOMEN, soutenu par une coopération espagnole, ces productions seront bientôt intégrées à une plateforme d’apprentissage dédiée à l’autonomisation économique et civique des jeunes femmes africaines.

Par ailleurs, les bénéficiaires et les participantes maintiennent le lien via un groupe WhatsApp, devenu un véritable réseau de veille citoyenne.

Des résultats au-delà des chiffres

Les effets de l’intervention sont tangibles : plusieurs jeunes formés ont rejoint des comités de développement ou ont pris la parole dans les médias.

Mais pour Zipporah, l’essentiel est ailleurs :

« Ces jeunes ont désormais pris conscience qu’ils ont le droit d’être présents. Avant, ils attendaient qu’on les invite. Aujourd’hui, ils créent leurs propres espaces. »

Son approche, fondée sur la confiance et la proximité, inspire déjà d’autres communes du Sud désireuses de reproduire le modèle.

Mais l’expérience a également eu son lot de défis.

Avec un budget restreint, l’équipe a dû improviser et s’appuyer sur des partenaires tels que le Centre Conseil Ado (CCA), le Centre départemental d’éducation populaire et sportive (CEDEPS) et la mairie de Sédhiou, pour héberger des participants venues de zones reculées.

Cette contrainte lui a fait réaliser qu’il faut aller vers les communautés, même dans les villages isolés, et surtout valoriser leurs connaissances endogènes.

« Les populations ont souvent leurs propres solutions. Notre rôle, c’est de les écouter, de créer les conditions pour qu’elles puissent agir », conclut Zipporah.

Un futur qui s’écrit au féminin

Zipporah reste lucide : les obstacles demeurent, les résistances aussi. Mais son optimisme est une véritable force motrice. Elle prépare déjà la phase suivante, avec de nouvelles sessions de formation décentralisées dans les zones rurales et une extension vers d’autres régions.

« Tant que des jeunes femmes hésiteront à s’exprimer, nous aurons du travail. Mais chaque fois qu’une ose parler, tout un système commence à écouter. »

À Sédhiou, le projet Sama Ba Ding a planté une graine : celle d’une citoyenneté active, inclusive et confiante.

Et si l’expression n’a pas encore livré tout son sens, son écho, lui, se fait déjà entendre – dans les rues, sur les ondes, et dans les cœurs de toute une génération qui ne veut plus attendre son tour pour agir.