Pour de nombreux jeunes Kényans, entrer en politique est une question d’argent. La cherté des campagnes électorales crée un terrain de jeu inégal, où les jeunes leaders qualifiés peinent à rivaliser avec les réseaux financiers et l’accès privilégié des politiciens plus âgés et établis.
Les candidats sont souvent amenés à dépenser massivement dans leurs circonscriptions prospectives, en offrant cadeaux, paiements en espèces, ou en parrainant des événements communautaires.
« La corruption des électeurs est souvent normalisée au Kenya, considérée comme une partie intégrante de la politique », explique Victor K. Kirui, un jeune leader du Kenya.
« La corruption des électeurs est souvent normalisée au Kenya, considérée comme une partie intégrante de la politique. »

C’est dans ce contexte qu’est née l’initiative Wezesha Vijana Kuongoza. En réponse à la corruption généralisée des électeurs et à l’exclusion croissante des jeunes leaders, cette initiative vise à autonomiser les jeunes des comtés de Bomet, Kericho et Nakuru grâce à des formations, du mentorat et un engagement civique local. L’objectif est de promouvoir une approche plus inclusive et éthique des campagnes en politique.
Un parcours façonné par l’expérience personnelle
« Mon expérience en tant que jeune m’a montré comment l’argent et la corruption électorale étouffent la voix de la jeunesse », explique Victor.
« Voir de jeunes leaders talentueux démoralisés par les obstacles financiers m’a fait comprendre qu’il était urgent de leur transmettre les connaissances, l’éthique et les stratégies nécessaires pour changer les choses. »
Victor cite une étude réalisée par la Westminster Foundation for Democracy et le Netherlands Institute for Multiparty Democracy, qui confirme ce qu’il constatait : les coûts élevés du financement politique entraînent directement une mauvaise gouvernance et l’exclusion de la voix des jeunes. Les conclusions de cette étude ont mis en évidence l’importance du coût de la vie politique au Kenya, et dans d’autres pays africains, devenu l’un des principaux obstacles à la participation démocratique.
La frustration de Victor s’est transformée en action grâce au programme WYDE Accountability Hubs. « Le programme s’est avéré inestimable : il m’a permis d’affiner mon idée, de définir les activités et de renforcer l’angle politique qui a donné naissance à une matrice des politiques favorisant la jeunesse sur le financement des campagnes électorales. »
« Le réseau a crédibilisé le projet et nous a aidé à attirer des formateurs, des élus locaux et des partenaires de la société civile. »
Enrichir les connaissances et créer une communauté dans 3 comtés
L’initiative Wezesha Vijana Kuongoza a organisé une série d’ateliers et d’événements publics dans les comtés de Kericho, Bomet et Nakuru. 60 jeunes aspirants politiques y ont participé, certains ayant déjà été candidats, d’autres se préparant à se présenter en 2027.
Les participants ont été formés dans les domaines suivants :
- Leadership éthique
- Comprendre le cadre juridique du financement des campagnes électorales
- Gouvernance numérique
- Éducation civique
- Plaidoyer et collecte de fonds sans corruption
- Rédaction de mémorandums et participation aux processus législatifs
« Nous avons formé les participants à explorer des modèles de collecte de fonds légaux, éthiques et peu coûteux. »
Il s’agissait notamment de petites contributions communautaires, de dons en nature, du soutien de partis politiques, et du financement participatif numérique.
L’équipe a rapidement compris que pour toucher un public plus large, elle devait aller à la rencontre des jeunes là où ils se trouvaient. Cela a conduit à un résultat inattendu : un grand barazza* public dans le comté de Kericho, auquel ont participé plus de 500 personnes.
*Un barazza est un terme utilisé au Kenya qui désigne un forum public où l’on peut discuter librement des politiques gouvernementales ou des questions d’actualité.
Les partenariats avec des organisations locales (notamment Tai Mentorship et Black Coffee Network) se sont révélés déterminants pour mobiliser les participants et créer une synergie. « Les réseaux de jeunes sont le cœur battant de la mobilisation citoyenne » , remarque Victor. Ces réseaux continuent aujourd’hui de sensibiliser le public par le biais d’actions entre pairs, de groupes WhatsApp et de coalitions régionales. Ils sont essentiels pour maintenir cet élan à l’approche des élections de 2027.
Les médias ont également joué un rôle important : « Ils ont contribué à combler le fossé entre l’éducation civique et l’intérêt public » , explique Victor. Des figures connues et des influenceurs ont permis de simplifier des concepts complexes de gouvernance, et de rendre le débat plus accessible, en particulier pour les jeunes électeurs.

Un mouvement qui change déjà le paysage politique
Cette initiative a considérablement accru les connaissances, la confiance et la préparation des participants. 56 des 60 jeunes impliqués ont montré une capacité renforcée pour un engagement démocratique significatif. Cette confiance s’est manifestée dans leur capacité à produire collectivement une matrice politique proposant des amendements spécifiques à la loi kényane sur le financement des campagnes électorales. Leurs propositions visent à renforcer l’application de la loi, à plafonner les dépenses électorales et à sensibiliser davantage le public aux méfaits de la corruption.
Les participants ont aussi été formés à rédiger des mémorandums et à utiliser les voies législatives officielles. Ainsi, leurs propositions ont désormais été officiellement soumises à la Commission électorale indépendante et des frontières du Kenya (Independent Electoral and Boundaries Commission), marquant une transition claire entre l’apprentissage et l’engagement politique actif.
Afin de garantir la poursuite des efforts au-delà de la durée du programme, des réseaux régionaux de jeunes ont été mis en place, permettant ainsi de conclure des partenariats durables pour le plaidoyer et le soutien mutuel.
Particulièrement frappant, est le succès du projet dans l’évolution des mentalités au sein des communautés.
« Nous avons combattu cette mentalité [d’achat de votes] en utilisant des histoires auxquelles les gens pouvaient s’identifier, des témoignages de dirigeants repentis, et des discussions montrant comment la corruption compromet les opportunités des jeunes. »

Un regard tourné vers 2027
Le chemin n’a pas été facile. Le climat politique tendu au Kenya compliquait la mise en œuvre, tout comme les coûts de déplacement, le manque de formateurs et les contraintes financières des participants. Victor a surmonté ces défis avec franchise et détermination, maintenant l’engagement de tous malgré les obstacles. La confiance, fondée sur l’ouverture, la transparence et la cohérence, a favorisé la mobilisation rapide des responsables locaux, la participation des communautés et la création d’espaces sûrs où les jeunes pouvaient s’exprimer.
Dans cette optique, le mouvement continuera de se développer.
« Nous élargissons le programme et nous nous préparons à lancer des campagnes communautaires menées par des jeunes pour mettre fin à la corruption électorale. »
La mobilisation politique reste une priorité, tout comme la préparation de la prochaine génération de candidats intègres pour 2027.
La démocratie au Kenya ne peut pas appartenir uniquement aux élites. Grâce au dialogue, aux partenariats locaux, à la responsabilité et à un engagement en faveur de l’intégrité, de jeunes leaders comme Victor prouvent que la politique éthique est non seulement possible, mais est déjà une réalité.

