Sylvain Langue – Chad

Quand la jeunesse de N’Djamena passe du silence à l’action citoyenne

Le projet Jeun’Action de Sylvain Langue renforce l’autonomie politique de plus de 130 adolescents, en démystifiant l’idée selon laquelle ils seraient « trop jeunes »,

Au Tchad, en particulier dans la capitale, N’Djamena, de nombreux jeunes grandissent en pensant que la politique n’est pas pour eux. On leur répète sans cesse qu’ils sont trop jeunes, qu’ils manquent d’expérience et de légitimité. Sylvain Langue a observé ce phénomène depuis des années, dans ses moindres détails, parfois contradictoires.

« En 2024, une figure de l’opposition âgée de 37 ans, aujourd’hui en prison, s’est vu interdire de se présenter à la présidence car, suite à un amendement constitutionnel, l’âge minimum requis avait été porté à 40 ans. Comment peut-on s’attendre à ce que les jeunes continuent de croire que le système est fait pour eux ? », explique Sylvain.

Dans ce contexte figé, Sylvain a décidé de tracer une nouvelle voie, avec l’ambition de remettre les jeunes, filles et garçons, au cœur de la citoyenneté active, là où les transformations démocratiques se produisent réellement.

Des quartiers périphériques aux programmes citoyens 

Sylvain a acquis son engagement citoyen non pas par la théorie, mais par la pratique. Depuis 2017, il est responsable de l’organisation communautaire de base (OCB) à la Maison de Quartier de Dembé. Son rôle consiste à identifier et à encadrer les animateurs communautaires qui accompagnent chaque année pendant 5 mois, 60 adolescents, entre 13 et 17 ans, dans le cadre d’un programme d’éducation à la citoyenneté, au cours duquel ils abordent des thèmes essentiels tels que :

  • identité, esprit de groupe, droits de l’enfant 
  • violences, genre, masculinité positive 
  • adolescence, sexualité, communication non-violente 
  • santé, addictions, sécurité routière 
  • médias, environnement, engagement communautaire 

Les ateliers sont accompagnés d’activités en plein air, de visites culturelles, d’initiatives civiques, de campagnes de nettoyage et de visites de porte-à-porte axées sur l’hygiène ou l’éducation.

Sylvain connaît le système par cœur.

« J’ai commencé en tant que participant. On m’a ensuite demandé de mettre en place ces programmes de formation dans d’autres quartiers. C’est là que j’ai compris à quel point les jeunes avaient envie de s’impliquer, partout à N’Djamena. »

Son engagement s’est ensuite étendu au ODD Living Lab, un atelier citoyen où les jeunes ont accès à des ressources, conçoivent des projets et mènent des actions en lien avec les Objectifs de développement durable. Dans ce cadre, il reproduit des formations basées sur les modules du programme Parcours, axé sur les 4C (Culture – Connexion – Compétences – Communauté), dans plusieurs quartiers de la capitale entre 2021 et 2024. Un public très diversifié, composé d’étudiants, de jeunes déscolarisés et d’élèves des écoles coraniques, bénéficie de ces actions.

« Quand on leur donne la bonne information, les jeunes s’engagent immédiatement. » 

Le déclic politique

Le véritable déclic s’est produit lorsqu’il a interrogé un groupe de jeunes sur leur droit à demander des comptes au maire. Leur réaction a été unanime :

« Tu veux qu’on aille en prison ? »

Cette réaction a profondément touché le jeune leader tchadien, qui approche la trentaine et estime que si les jeunes ont peur d’exercer un droit fondamental il faut alors créer un cadre pour déconstruire cette peur.

C’est ainsi qu’il a eu l’idée d’un programme qui permettrait enfin de parler de droits, de participation et de responsabilité civique.

« Les jeunes veulent s’impliquer. Il leur manque simplement l’espace et les moyens pour. »

Accountability Hubs, l’accélérateur qui change l’échelle 

En 2023, grâce au programme WYDE Accountability Hubs, il a enfin obtenu les moyens d’aller au bout de son idée.  Ce soutien lui a permis de structurer un projet destiné à impacter la jeunesse à grande échelle : Jeun’Action

Ce projet vise à renforcer la participation citoyenne dans les quartiers périphériques, en particulier dans le 7e arrondissement, l’une des zones les plus vulnérables de N’Djamena, selon Sylvain.

Trois volets complémentaires structurent l’initiative, qu’il a mis en œuvre au courant de l’année 2024 : 

  1. Formation de formateurs : 17 personnes formées, dont dix filles et deux animatrices envoyées par la commune.  Les modules sont animés par plusieurs organisations partenaires spécialisées dans la démocratie, les processus électoraux, les valeurs citoyennes, la gouvernance participative, la transparence et la lutte contre la corruption.
  1. Parcours Jeun’Action : après la formation initiale de 17 formateurs, les organisations partenaires, dont l’organisation féminine Super Banat et le Réseau des ambassadeurs pour l’éducation de qualité, ont répliqué la formation auprès de leurs membres. Chaque structure forme environ 30 jeunes, dont 15 filles, tandis que Super Banat mobilise jusqu’à 50 filles, ce qui a permis de renforcer fortement la participation féminine. Au total, entre 120 et 130 jeunes ont tiré profit du programme, avec une majorité de filles, conformément à l’objectif d’inclusion porté par Sylvain. 
  2. Semaine de la Citoyenneté : Elle marque la phase d’action collective du projet. Les jeunes ayant suivi la formation ont organisé : des campagnes de sensibilisation dans les écoles et lieux publics, des actions communautaires (nettoyage, hygiène, environnement), des animations citoyennes autour des droits, de la participation politique et de la redevabilité. L’objectif était de sortir des salles de formation et d’aller vers la population, pour déclencher un premier dialogue civique dans les quartiers périphériques. 

Des résultats visibles sur le terrain

L’impact de Jeun’Action est immédiat. Les jeunes formés s’engagent au sein du Conseil national de la jeunesse, d’autres se présentent aux élections municipales ou lancent des initiatives citoyennes dans leur quartier.

« Nous avons reçu 342 candidatures. La sélection a été très difficile. Certains jeunes ont exprimé leur frustration de ne pas pouvoir participer. Ça montre l’ampleur du besoin. » 

Les participants reproduisent les ateliers, mènent des campagnes de sensibilisation et organisent des activités communautaires. L’effet domino est réel.

« Avant Jeun’Action, je ne savais même pas qu’on pouvait s’adresser aux autorités. Aujourd’hui, j’ai animé une séance de sensibilisation dans mon quartier, » confie une participante. 

Un nouveau projet pour consolider la dynamique 

À la suite du succès de Jeun’Action, la Foundation Kofi Annan a renouvelé sa confiance en soutenant un nouveau programme porté par Sylvain : la Digital Democracy Initiative, en 2025. 

Ce projet a prolongé la dynamique engagée avec WYDE Accountability Hubs en dotant les jeunes d’outils concrets pour comprendre et influencer la gouvernance à l’ère numérique. 

Deux ateliers ont déjà été réalisés et ont couvert : 

  • les outils CivicTech 
  • la démocratie numérique 
  • la vérification des faits et la lutte contre la désinformation 
  • la cartographie communautaire et l’usage des plateformes de participation citoyenne 
  • les pétitions en ligne 

Démarrée dans la commune du 7ᵉ arrondissement, l’initiative a été pensée pour progressivement s’étendre à l’ensemble de la ville de N’Djamena. 

« C’est la suite logique de ce que nous avons construit avec Accountability Hubs. Les jeunes ont montré leur désir de comprendre et agir. À nous de leur donner les bons outils. » 

Un mouvement citoyen destiné à perdurer

Au-delà des chiffres, Sylvain retient une chose : les jeunes ne veulent plus rester spectateurs. Ils posent des questions, interpellent, s’organisent, et prennent leur place. 

Pour résumer son engagement en une phrase, Sylvain affirme :

« On a longtemps dit que les jeunes n’étaient pas prêts. Mais c’est parce qu’on ne leur a jamais donné les moyens pour. Aujourd’hui, ils prouvent le contraire. » 

Son travail démontre qu’une citoyenneté plus inclusive, plus exigeante et mieux outillée est possible au Tchad.