Essossiname Tagnami – Togo

Pari-gagnant de la jeunesse pour réinventer la politique au Togo

Au Togo, l’académie politique d’Essossiname Tagnami transforme des jeunes marginalisés en figures influentes grâce à une formation à la surveillance et à une campagne numérique de trois mois qui bouscule la politique d’élite.

Du militantisme à la formation politique

Le chemin d’Essossiname Tagnami vers l’engagement citoyen ne tient pas du hasard, mais d’une longue observation des dérives politiques et d’un profond sentiment d’urgence.

Juriste de formation, à l’aube de la quarantaine, il sait d’expérience combien le manque de culture politique peut affaiblir une démocratie et priver la jeunesse de sa voix.

“Les jeunes doivent cesser d’attendre qu’on leur donne la parole. Ils doivent apprendre à la prendre, et à l’utiliser pour transformer la société. Beaucoup de jeunes prennent des positions politiques sans en comprendre les enjeux. Leur ignorance nourrit les mêmes erreurs, les mêmes crises, et empêche tout développement durable.”

Très tôt, il rejoint Amnesty International et participe activement aux campagnes pour l’abolition de la peine de mort – une victoire majeure qui lui révèle la puissance du plaidoyer collectif.

“Avec Amnesty International, j’ai compris qu’on pouvait faire bouger un système à force de conviction et de méthode. C’est là que j’ai appris que le changement vient rarement d’en haut.”

Ses études de droit affinent sa compréhension des institutions et des failles du système politique.

Lors d’une conférence qu’il organise à l’approche des élections municipales, il découvre avec stupeur que certains candidats ignoraient les règles électorales élémentaires.

“Si ceux qui aspirent à gouverner ne maîtrisent pas le cadre légal, comment espérer une gouvernance crédible ?”

De ce constat naît l’idée d’une structure citoyenne dédiée à la formation politique des jeunes, pour combler le vide de connaissance et restaurer la confiance dans l’action publique. L’objectif ultime est d’impliquer la jeunesse dans le débat, au-delà du militantisme partisan.

Essossiname Tagnami intervenant lors d’une conférence à l’Université de Lomé en 2021.
(Crédit photo : Essossiname Tagnami / WYDE)

L’impulsion d’un tournant décisif

En 2023, Essossiname saisit une occasion unique d’amplifier son impact. Il est sélectionné pour intégrer le programme Women and Youth in Democracy (WYDE) Accountability Hubs qui renforce la gouvernance démocratique et la redevabilité en soutenant de jeunes leaders africains engagés pour la transparence et la participation citoyenne.

Soutenu par l’Union européenne à travers European Partnership for Democracy-EPD, le programme est mis en œuvre par la Fondation Kofi Annan, Westminster Foundation for Democracy et le Oslo Center.

Grâce à cette impulsion, Essossiname concrétise une idée mûrie de longue date : créer une école citoyenne où les jeunes apprennent à comprendre, questionner et influencer les processus politiques. Il lance ainsi un projet inédit au Togo, adossée à un triptyque d’actions :

  • Formation de 10 influenceurs – dont cinq (05) femmes et cinq (05) hommes – au Contrôle citoyen de l’action publique (CCAP) ;
  • Académie politique des jeunes pour une gouvernance inclusive pour 25 jeunes (dont 15 femmes) issus de partis politiques, d’organisations de la société civile et du Conseil national de la jeunesse (CNJ) ;
  • Campagne digitale de trois (03) mois menée par les influenceurs formés pour diffuser les messages de gouvernance inclusive et participative.

“Togo on the go”, le mouvement d’une jeunesse qui bouscule la politique.

L’implication des influenceurs et créateurs de contenu, ces acteurs peu conventionnels, est l’une des grandes réussites du projet. En s’appuyant sur leur notoriété, Essossiname a su transformer les réseaux sociaux en espaces de sensibilisation civique. 

“Nous avons voulu montrer qu’on peut parler politique autrement, sans jargon, sans peur, et surtout sans exclusion.”

La campagne digitale, menée du 19 août au 19 novembre 2024, a permis d’élargir la portée du message au-delà des 35 bénéficiaires directs. Diffusés sur Facebook, WhatsApp et TikTok, les contenus ont suscité de nombreux échanges autour de la gouvernance locale et du rôle des jeunes. Des pages citoyennes partenaires ont relayé les messages, créant un effet boule de neige dans plusieurs régions.

Quant à l’Académie politique, elle a offert aux 25 participants une immersion sur le leadership, la gouvernance participative et l’éthique politique, renforçant leur capacité à dépasser la logique du simple militantisme.

“Beaucoup de jeunes militent dans les partis, mais très peu visent les postes de responsabilité. Nous voulions leur montrer qu’ils peuvent, et doivent, aller plus loin.”

Rapidement, ce nouvel espace d’apprentissage devient un laboratoire d’idées et de transmission, le socle d’une génération de jeunes acteurs décidés à réinventer la politique autrement.

Des impacts tangibles et des perspectives durables

Les effets du projet se sont rapidement fait sentir. À l’issue des formations, plusieurs jeunes ont témoigné d’un changement profond dans leur perception de la gouvernance et de leur rôle citoyen.

“Avant, je pensais que la politique, c’était pour les “autres”. Aujourd’hui, je sais que ma voix compte, et que je peux peser sur les décisions », confie une participante de l’Académie politique.”

Certains, notamment des membres du Conseil National des Jeunes (CNJ), affirment avoir changé leur manière de dialoguer avec les autorités locales. D’autres ont intégré des comités de suivi budgétaire local et lancé leurs propres initiatives de plaidoyer.

Les influenceurs formés, eux, continuent de diffuser des contenus éducatifs en ligne, prolongeant la dynamique bien au-delà de la clôture du programme.

Des limites d’hier aux ambitions de demain

Toutefois, avec un budget limité, l’équipe a dû faire preuve d’ingéniosité pour optimiser les ressources et toucher un maximum de jeunes. Essossiname reconnaît que l’un des défis majeurs fut la portée géographique :

“Nous aurions aimé aller au-delà de Lomé, vers les zones plus rurales, où les jeunes sont souvent laissés en marge du débat politique.”

Une leçon qu’il compte bien mettre à profit pour la suite, en renforçant les partenariats avec les médias communautaires et les structures locales, afin d’adopter une approche plus décentralisée et inclusive.

Fort de cette première réussite, il prépare déjà la suite avec l’ambition d’institutionnaliser l’Académie politique et d’en faire un espace permanent de formation civique pour la jeunesse togolaise.

“La jeunesse n’est pas un problème à gérer, c’est une solution à écouter. Si on veut réinventer la politique, c’est par elle qu’il faut commencer.”

Le parcours d’Essossiname Tagnami, soutenu par le programme WYDE Accountability Hubs, démontre qu’un autre rapport à la politique est possible au Togo : plus participatif, plus transparent, et surtout, porté par la jeunesse elle-même.