Au Togo, le désintérêt des jeunes pour la politique s’est ancré au fil du temps. Convaincus que le pouvoir appartient à aux élites, nombreux d’entre eux s’en détournent.
Dans ce contexte, Essossiname Tagnami adopte une approche opposée : replacer les jeunes au cœur de la gouvernance, non pas en tant que spectateurs, mais en tant qu’acteurs du changement.
De l’activisme à l’éducation politique
« Les jeunes doivent cesser d’attendre qu’on leur donne la parole. Ils doivent apprendre à la prendre et à s’en servir pour transformer la société. »
Le parcours d’Essossiname vers l’engagement civique n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une longue observation d’abus politiques et d’un urgent besoin d’agir.
Avocat de formation, aujourd’hui proche de la quarantaine, il sait par expérience à quel point l’absence de culture politique peut affaiblir une démocratie et priver les jeunes de leur voix.
« Beaucoup de jeunes se positionnent politiquement sans comprendre les questions en jeu. Leur ignorance conduit aux mêmes erreurs, aux mêmes crises, et empêche tout développement durable. »
Très tôt, Essossiname rejoint Amnesty International et participe activement aux campagnes pour l’abolition de la peine de mort, une victoire majeure qui lui a révélé la pouvoir de l’action collective. « Avec Amnesty International, j’ai compris qu’il était possible de changer le système grâce à la force de conviction et à une bonne stratégie. C’est là que j’ai appris que le changement vient rarement d’en haut. »
Ses études de droit ont affiné sa compréhension des institutions et des failles du système politique. Lors d’une conférence qu’il a organisée à l’approche des élections municipales, il a été étonné de découvrir que certains candidats ignoraient les bases du fonctionnement électoral.
« Si ceux qui ambitionnent de gouverner ne maîtrisent pas le cadre juridique, comment pouvons-nous espérer une gouvernance sérieuse ? »
De ce constat naît l’idée d’une structure citoyenne dédiée à la formation politique des jeunes, pour combler le vide de connaissances et restaurer la confiance dans l’action publique. L’objectif ultime est d’impliquer la jeunesse dans le débat politique, au-delà du militantisme partisan.

Crédit photo : Essossiname Tagnami
La dynamique d’un changement majeur
En 2023, Essossiname a saisi une occasion unique afin d’amplifier son impact. Il a été sélectionné pour intégrer le programme WYDE Accountability Hubs qui renforce la gouvernance démocratique et la redevabilité en soutenant de jeunes leaders africains engagés pour la transparence et la participation citoyenne.
Grâce à ce programme et à une subvention de démarrage, Essossiname a concrétisé un projet qu’il envisageait depuis longtemps : créer une école civique où les jeunes peuvent apprendre à comprendre, remettre en question et influencer les processus politiques.
Son programme est fondé sur une approche en trois axes :
- Formation de dix influenceurs, dont cinq femmes et cinq hommes, au Contrôle citoyen de l’action publique (CCAP) ;
- Académie politique des jeunes pour une gouvernance inclusive pour 25 jeunes (dont 15 femmes) issus de partis politiques, d’organisations de la société civile et du Conseil national de la jeunesse (CNJ) ;
- Campagne digitale de trois mois menée par les influenceurs formés pour diffuser les messages de gouvernance inclusive et participative.
Togo on the go : le mouvement d’une jeunesse qui bouscule la politique.
L’implication des influenceurs et créateurs de contenu, ces acteurs peu conventionnels, est l’une des grandes réussites du projet. En s’appuyant sur leur notoriété, Essossiname a su transformer les réseaux sociaux en espaces de sensibilisation civique.
« Nous voulions montrer qu’il était possible de parler de politique autrement, sans jargon, sans crainte et, surtout, sans exclusion. »
La campagne digitale, menée du 19 août au 19 novembre 2024, a permis d’élargir la portée du message au-delà des 35 bénéficiaires. Diffusés sur Facebook, WhatsApp et TikTok, les contenus ont suscité de nombreux échanges autour de la gouvernance locale et du rôle des jeunes. Des pages citoyennes partenaires ont relayé les messages, créant un effet boule de neige dans plusieurs régions.
Quant à l’Académie politique, elle a offert aux 25 participants une immersion sur le leadership, la gouvernance participative et l’éthique politique, renforçant leur capacité à dépasser la logique du simple militantisme.
« Beaucoup de jeunes s’engagent dans les partis politiques, mais très peu visent les postes à responsabilité. Nous voulions leur montrer qu’ils peuvent, et doivent, aller plus loin. »
Rapidement, ce nouvel espace d’apprentissage devient un lieu d’échange d’idées et de transmission, servant de tremplin à une génération de jeunes acteurs décidés à réinventer la politique de manière différente.
Des impacts visibles et des perspectives durables
Les effets du projet n’ont pas tardé à se révéler. À l’issue des formations, plusieurs jeunes ont témoigné d’un changement profond dans leur perception de la gouvernance et de leur rôle citoyen.
« Avant, je pensais que la politique était pour les autres. Aujourd’hui, je sais que mon opinion compte, et que je peux influencer les décisions politiques », confie une participante de l’Académie politique.
Certains, notamment des membres du Conseil National des Jeunes (CNJ), affirment avoir changé leur manière de dialoguer avec les autorités locales. D’autres ont intégré des comités de suivi budgétaire local et lancé leurs propres initiatives de plaidoyer.
Les influenceurs, eux, continuent de diffuser des contenus éducatifs en ligne, prolongeant la dynamique bien au-delà de la clôture du programme.
Des limites passées aux ambitions futures
Toutefois, avec un budget limité, l’équipe a dû faire preuve d’ingéniosité pour optimiser les ressources et toucher un nombre maximum de jeunes. Essossiname reconnaît que l’un des défis majeurs fut la portée géographique :
« Nous aurions aimé aller au-delà de Lomé, vers les zones plus rurales, où les jeunes sont souvent laissés en marge du débat politique. »
Une leçon qu’il compte bien mettre à profit pour la suite, en renforçant les partenariats avec les médias communautaires et les structures locales, afin d’adopter une approche plus décentralisée et inclusive.
Porté par cette première réussite, Essossiname prépare déjà la suite. Il ambitionne d’institutionnaliser l’Académie politique et d’en faire un espace permanent de formation civique pour la jeunesse togolaise.
« La jeunesse n’est pas un problème à gérer, c’est une solution à écouter. Si on veut réinventer la politique, c’est par elle qu’il faut commencer. »

