Ismaïla Yalcouyé – Mali

Mali : une génération de champions de l’intégrité

L’association YAP Mali forme des champions de l’intégrité dont le groupe autonome transforme la corruption banalisée en campagnes citoyennes pour une gouvernance intègre.

Au Mali, la corruption s’infiltre dans le quotidien depuis longtemps. Celle-ci contamine les institutions, les écoles et les services publics. Dans les amphithéâtres comme dans les marchés, les pots-de-vin et les passe-droits semblent inévitables.

Pour beaucoup de jeunes, le système est inaccessible. Il faut « connaître quelqu’un » ou payer pour espérer avancer. Mais certains refusent de s’y résoudre. Parmi eux, Ismaïla Yalcouyé, un jeune acteur de la société civile à Bamako, a décidé de transformer sa frustration d’étudiant en un engagement durable en faveur de l’intégrité publique. 

Un déclic et une conviction 

« Déjà au lycée, je voyais des enseignants absents sans conséquence. À l’université, on devait soudoyer des membres de l’association étudiante pour recevoir sa bourse à temps. C’était un choc. »

Ce choc, Ismaïla ne l’a jamais oublié. Devenu journaliste étudiant, il a compris que l’accès à l’information était la première arme contre la corruption. Peu à peu, il a acquis la ferme conviction que pour bâtir un Mali éthique, il faut donner aux jeunes les moyens d’agir par eux-mêmes.

C’est cette vision qui l’a conduit à rejoindre le programme WYDE Accountability Hubs, porté par la Fondation Kofi Annan, la Westminster Foundation for Democracy et le Oslo Center, avec le soutien de l’Union Européenne à travers The European Partnership for Democracy (EPD). 

Grâce à Accountability Hubs force ses compétences en leadership éthique, en gestion de projet, en plaidoyer et en communication citoyenne. 

« Le programme m’a donné non seulement les moyens d’agir, mais aussi un réseau d’alliés qui partagent la même ambition », affirme-t-il.

Former et mobiliser les jeunes

De cette dynamique est né le Youth and Accountability Programme (YAP Mali), une initiative visant à former et mobiliser une nouvelle génération de jeunes, notamment des femmes, responsables et engagés.

Dès son lancement en juillet 2024, YAP Mali rencontre un succès inattendu : plus de 600 jeunes de tout le pays répondent à l’appel à candidatures, témoignant d’une réelle soif d’engagement citoyen.

Parmi les 600 postulants, 20 jeunes – 10 femmes et 10 hommes – sont sélectionnés pour deux journées intenses de formation à Bamako, axées sur le leadership éthique, la citoyenneté active, le plaidoyer et la responsabilité publique. Pour Ismaïla Yalcouyé, cette démarche va au-delà de la sensibilisation : « Le changement commence avec soi-même. Si nous, les jeunes, refusons de cautionner la corruption, même dans les petites choses, nous pouvons inspirer tout un pays », explique-t-il. 

L’initiative attire également l’attention des médias : le quotidien L’Indépendant titre, « Vers le renforcement des capacités de 20 jeunes pour qu’ils soient des champions de l’intégrité. » 

Michel De Knoop, Chef de coopération à la Délégation de l’Union européenne à Bamako, salue « un projet qui veut appuyer la jeunesse volontaire, engagée, enthousiaste, qui souhaite donner le meilleur d’elle-même pour un Mali qui progresse. » 

Les sessions de formation, évaluées par pré et post-tests, révèlent une progression marquante. Beaucoup découvrent pour la première fois qu’il peut exister un leadership sans compromission. 

À la fin du programme, les participants créent le Club de responsabilité et d’intégrité (CRI) – un espace indépendant dédié aux débats, à la mobilisation et à la mise en œuvre d’initiatives locales.

Le club élit à sa tête Ilias Sacko, un jeune en situation de handicap moteur, symbole fort d’inclusion et de résilience. Rapidement, les membres du CRI organisent des débats, des émissions radio et des actions de sensibilisation dans les quartiers de Bamako. 

Sans financement additionnel, ils réalisent un mini plan d’action basé sur la solidarité et la créativité. 

3 jeunes en situation de handicap y participent activement, prouvant que l’inclusion et la lutte contre la corruption vont de pair. 

« Avant, je pensais que la lutte contre la corruption était une affaire d’adultes. Aujourd’hui, je sais qu’elle commence par mes propres actes en tant que jeune », dit Ilias Sacko, président du CRI Mali. 

Les retombées du YAP Mali dépassent les attentes :

  • Certains participants animent désormais des programmes citoyens sur des radios locales ;
  • D’autres, comme Djeneba Sacko, se sont engagées dans le Réseau National des Jeunes Filles Rurales ;
  • Et Maïga, un participant, a exporté les pratiques apprises lors d’une mission au Maroc. 

Pour Ismaïla, la réussite la plus marquante reste la poursuite volontaire des activités du CRI. « Ce sont les membres eux-mêmes qui me relancent, qui continuent d’agir sans financement. C’est la preuve que le message est passé », souligne-t-il. 

Un impact durable et transformateur

Au-delà de l’impact collectif, Accountability Hubs a transformé le parcours d’Ismaïla. Peu après la fin du projet, il est recruté comme spécialiste national anti-corruption au PNUD Mali. 

« Le programme m’a permis de structurer mes idées et de passer du militantisme à l’action stratégique. Ce projet m’a ouvert des portes, mais surtout, il m’a rappelé que l’intégrité est un engagement quotidien », reconnaît-il.

Aujourd’hui, Ismaïla travaille à élargir le modèle du CRI à d’autres régions du Mali, avec le soutien du Ministère de la Jeunesse et d’organisations partenaires telles qu’Accountability Lab. Son ambition est claire : bâtir un réseau national d’ambassadeurs de l’intégrité, capables d’immuniser la société malienne contre la banalisation de la corruption. 

« Les jeunes ne sont pas les problèmes de demain. Ils sont la solution d’aujourd’hui. »

Le YAP Mali n’a pas seulement formé 20 jeunes : il a aussi fait émerger une dynamique durable d’intégrité, d’inclusion et de leadership citoyen. 

Là où beaucoup voient une jeunesse découragée, ces jeunes montrent qu’avec peu de moyens et beaucoup de foi en leurs valeurs, l’intégrité peut inspirer et se répandre.

Pour Ismaïla Yalcouyé, l’avenir s’annonce prometteur : il constate avec espoir que de plus en plus de jeunes prennent conscience des défis de gouvernance, de transparence et de redevabilité, et affirment leur rôle dans la construction du changement.

De plus en plus de jeunes osent s’engager, questionner, proposer et agir pour un Mali plus intègre et plus juste – signe que le changement est bel et bien en marche.