Harimiora Randrianarison – Madagascar

À Bongolava, une initiative fait sortir la jeunesse du silence civique

À Bongolava, à Madagascar, le club lycéen de Tania Harimiora Randrianarison brise le silence politique des jeunes en formant 25 personnes à devenir des acteurs actifs de la gouvernance grâce à l’éducation aux droits et à des débats radiophoniques.

À Tsiroanomandidy – Tsiro pour ceux qui en connaissent les ruelles poussiéreuses et la cadence du marché – l’engagement civique des jeunes semblait s’être dissous avec les années.

Dans cette ville charnière de la région Bongolava, au cœur de l’Île Rouge, la vie publique s’est longtemps jouée sans sa majorité démographique. Les jeunes considéraient la politique comme un terrain réservé aux adultes. Peu d’intérêt pour les débats locaux, aucune participation structurée, et surtout aucune conviction d’avoir un rôle à jouer.

Née et élevée à Tsiro, Tania Harimiora Randrianarison a observé cette réalité de près : discussions absentes, droits civiques méconnus, peur de s’exprimer en public.

“Pour eux, la politique, c’est pour les adultes. Ce n’était pas un désintérêt, mais un héritage. Un silence transmis, presque considéré comme normal”

C’est dans cette inertie civique que Harimiora décide de faire bouger les lignes.

Quand le silence devient un signal

Harimiora n’avait pas besoin d’enquêtes pour comprendre que la jeunesse de sa ville natale avançait… mais sans boussole citoyenne. Elle observait un engagement latent, étouffé par le manque d’espaces sûrs pour apprendre, comprendre et s’exprimer.

Au fil de ses échanges avec des élèves, des jeunes des quartiers, des connaissances de longue date, elle entend un même refrain :

« On ne sait pas quoi faire… »
« On n’est pas concernés… »
« Ce n’est pas pour nous… »

Ce décalage entre le potentiel de sa génération et sa place réelle dans la vie civique a été le vrai électrochoc qui lui a fait prendre la décision de passer à l’action.

C’est alors que germe dans son esprit l’idée de créer un club civique et citoyen dans le lycée où elle a étudié. Un espace pensé par et pour les jeunes, pour qu’ils puissent comprendre leurs droits, s’exprimer et trouver leur place dans la vie publique.

Bien que son projet soit encore embryonnaire, il reposait sur une conviction : la jeunesse de Tsiro ne manque pas de capacités, seulement d’un espace pour se relever.

WYDE Accountability Hubs : la voie à une action structurée

C’est dans ce moment d’urgence citoyenne que le programme Women and Youth in Democracy (WYDE) Accountability Hubs entre dans l’histoire d’Harimiora.

Avec le soutien de l’Union européenne à travers l’European Partnership for Democracy-EPD, le programme est mis en œuvre par la Fondation Kofi Annan, la Westminster Foundation for Democracy et le Oslo Center. Il vise à renforcer la gouvernance démocratique et la redevabilité en soutenant de jeunes leaders africains engagés pour la transparence et la participation citoyenne.

Alors que Harimiora est sélectionnée en 2023 pour bénéficier de cet appui stratégique, le programme lui apporte ce qui lui manquait : un cadre, une méthode, un accompagnement et surtout une légitimité nouvelle pour porter son projet au-delà de l’intuition.

“WYDE m’a donné un vrai coup de pouce”

Grâce à cette impulsion, son idée de club civique et citoyen devient un projet prêt à être mis en œuvre, doté d’outils pédagogiques, d’un réseau régional et de la crédibilité nécessaire pour affronter le terrain.

Harimiora reçoit son certificat lors de la clôture du programme WYDE Accountability Hubs. 
(Crédit photo : WYDE Accountability Hubs) 

Construire, former et ouvrir des espaces : un projet qui prend corps

Harimiora lance la création du club civique et citoyen là où tout devait commencer : le lycée où elle a étudié.

Mais la première tentative est compromise par des pressions visant à politiser l’initiative. Face à cette dérive, elle refuse tout compromis et cherche un autre établissement. L’idée survit, change d’adresse et trouve son terrain : l’établissement scolaire La Lumière à Tsiro.

Le club naît alors avec 25 jeunes, dont 80 % de jeunes femmes et trois membres en situation de handicap. Ils élisent une présidente, un secrétaire général, et se répartissent les responsabilités.

Les membres bénéficient d’un encadrement par les enseignants de l’établissement scolaire et par d’autres bénévoles, mais ce sont les jeunes qui pilotent. Le club devient un petit laboratoire d’engagement, façonné par et pour Bongolava.

Renforcer les compétences pour redonner prise sur la vie publique

Harimiora organise ensuite un cycle de formations intensives de deux jours chacune, animées par des consultants locaux. Les modules couvrent entre autres:

  • la gouvernance locale,
  • la participation citoyenne,
  • le rôle des jeunes dans les droits civiques et politiques,
  • le genre,
  • les objectifs de développement durable.

L’analyse des résultats des diverses évaluations conduites avant et après les sessions de formation démontrent une progression nette des connaissances et compétences des bénéficiaires.

Par ailleurs, Harimiora conduit elle-même une formation sur l’usage responsable d’internet, qu’elle baptise le module Surf Smart.

L’agenda de ce module transforme les pratiques numériques des jeunes, qui font d’ores et déjà publications plus réfléchies, ont une meilleure gestion de leur e-réputation, et tiennent des débats plus responsables en ligne. Les jeunes femmes quant à elles prennent davantage la parole sur la situation du pays, ce qu’Harimiora souligne volontiers.

Elle rappelle souvent une phrase frappante :

“Le pouvoir disait que seulement 6 % des jeunes malgaches avaient accès à Facebook et que ces 6 % ne faisaient pas le poids. Pourtant, c’est grâce à ces 6 % qu’ils ont quitté le pouvoir.”

Harimiora célèbre son parcours au sein du programme WYDE Accountability Hubs, avec un sourire franc et une conviction assumée.
(Crédit photo : WYDE Accountability Hubs)

La radio comme espace citoyen élargi

Le projet s’étend au-delà de l’établissement scolaire grâce à quatre émissions radio diffusées à Tsiro et Antananarivo. Les jeunes membres du club y expliquent des notions civiques pendant que les auditeurs réagissent, appellent, posent leurs questions. La citoyenneté pénètre les foyers, et le débat public s’ouvre.

Découverte du métier des élus locaux

Le dernier volet de l’initiative vise à comprendre de l’intérieur le fonctionnement de la mairie. La rencontre avec le maire est retardée par le contexte électoral, mais finit par se tenir. Les jeunes découvrent alors les missions réelles d’un élu local, relient théorie et pratique, et font l’expérience concrète de la gouvernance territoriale.

Naviguer sur un terrain politique chargé

Le parcours de Harimiora n’a rien eu d’un long cours d’eau tranquille. À chaque avancée surgissait un obstacle politique. La première tentative de créer le club s’est heurtée à une volonté de le politiser. Plus tard, la rencontre avec le maire a été freinée par les élections communales et par le risque constant de récupération.

Ces épisodes ont montré combien le terrain pouvait se révéler sensible.

“À Bongolava, chaque initiative citoyenne évolue dans un environnement où la politique s’invite partout et où la neutralité doit être défendue avec rigueur.”

La jeune malgache comprend vite que mettre en place un club civique revient aussi à protéger son indépendance. Son projet s’est ajusté à ce contexte mouvant, et face aux négociations et aux pressions, l’idée a tenu bon, a changé d’établissement et a fini par trouver son espace.

Sa capacité à rester ferme sur une ligne neutre et centrée sur l’éducation civique a été déterminante pour préserver l’esprit du projet.

Un mouvement qui prend racine

Aujourd’hui, les jeunes de Tsiroanomandidy montrent un tout autre visage. Ils comprennent mieux leurs droits, s’expriment plus facilement, s’informent avec prudence et adoptent une attitude plus responsable en ligne.

Les formations, les émissions radio et les échanges qu’ils mènent ont réveillé une curiosité citoyenne longtemps contenue. Le silence civique se fissure et une génération commence à se redresser.

Pour Harimiora, c’est une première victoire, et elle regarde déjà plus loin. Elle ambitionne d’étendre le club à d’autres établissements, renforcer le réseau local, multiplier les formations, et encourager la création d’espaces où les jeunes peuvent discuter et s’informer. Sa vision tient dans une phrase qu’elle répète souvent :

“Dans le futur, je vois une jeunesse malgache engagée dans les questions civiques, politiques et citoyennes. Une jeunesse qui soit actrice et non spectatrice.”