Heritier Mumbere Sivihwa – DR Congo

À Goma la jeunesse code la transparence pour redonner voix aux citoyens

À Goma, Citizen Voice Lab transforme la colère des jeunes en action numérique, transformant leurs dénonciations en solutions collaboratives.

À Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, la confiance entre les citoyens et les institutions locales s’est fragilisée au fil du temps. Les jeunes, souvent confrontés à la corruption, à la mauvaise gouvernance et à l’exclusion, peinent à croire que leurs voix puissent encore peser dans les décisions publiques.

Témoin des frustrations quotidiennes de sa génération à Goma, Héritier Mumbere Sivihwa a décidé de ne plus se contenter d’observer. En s’appuyant sur la technologie, il veut rendre la parole au public, renforcer la redevabilité et reconnecter les institutions à la population.

De l’observation à l’action

Actif depuis 13 ans au sein des associations de jeunesse à Goma, Héritier y a observé avec inquiétude l’accumulation de frustrations : absence de transparence dans la gestion publique, promesses sans suivi, manque de mécanismes pour recueillir la parole des citoyens.

À son échelle, il a multiplié les initiatives locales, notamment sur la sensibilisation, les débats communautaires et des actions citoyennes ponctuelles, mais sentait les limites du système et rêvait d’un impact plus large.

En 2024, l’horizon s’éclaircit pour lui lorsqu’il est sélectionné, après un processus rigoureux, pour rejoindre le programme WYDE Accountability Hubs. « Grâce à WYDE Accountabilty Hubs, j’ai appris à structurer mes idées, à passer de l’indignation à l’action. »

Cette expérience lui ouvre de nouvelles perspectives. Formé au leadership éthique, à la gouvernance participative et à la gestion de projets citoyens, il conçoit une idée simple mais ambitieuse : mettre la technologie au service de la redevabilité publique.

Avec quelques jeunes de son réseau partageant la même passion pour le codage informatique et l’innovation citoyenne, il crée Citizen Voice Lab, une plateforme accessible à tous, permettant de signaler des problèmes locaux, de suivre les décisions publiques, et de dialoguer directement avec les autorités. L’objectif est simple : créer un espace où chaque voix compte et où la transparence devient une habitude plutôt qu’une exception.

« Si les institutions ne viennent pas vers les citoyens, alors c’est à nous d’aller vers elles. Et le numérique peut justement servir de pont pour retisser ce lien. »

À Goma, cette initiative a progressivement rassemblé des jeunes désireux d’apprendre et de partager, dont 700 jeunes femmes et des représentants d’associations locales. Ensemble, ils ont contribué à co-créer le contenu et les fonctionnalités de la plateforme, garantissant son ancrage dans les besoins réels du terrain.

Quand la participation citoyenne change la donne

Le lancement de la plateforme suscite rapidement un engouement inattendu. Dans les quartiers de Goma, des jeunes commencent à utiliser l’outil pour signaler des problèmes concrets : routes dégradées, coupures d’électricité, irrégularités dans la gestion des fonds communautaires. En quelques semaines, les premiers retours affluent et certains dossiers trouvent écho auprès des autorités locales.

« Nous ne pensions pas être entendus aussi vite. Grâce à la plateforme, on peut enfin documenter ce qui ne va pas, sans peur et avec preuves », confie une utilisatrice lors d’un atelier de formation.

Pour Héritier, ces réactions réaffirment son intuition de départ : le numérique, bien employé, peut devenir un levier de gouvernance participative. La plateforme évolue alors en un véritable laboratoire citoyen, combinant veille communautaire, plaidoyer et formation.

Former, mobiliser et connecter les citoyens

En parallèle du développement de Citizen Voice Lab, Héritier lance une série de formations visant à outiller les jeunes pour collecter, vérifier et partager des informations d’intérêt public, et en encourageant un dialogue apaisé entre institutions et citoyens.

Les formations ont par ailleurs contribué à changer la perception des jeunes vis-à-vis de la gouvernance : atteignant en cascade 2 724 participants qui ont désormais compris que participer au suivi de l’action publique est un droit, mais aussi une responsabilité. Pour Héritier, cette prise de conscience est essentielle :

« Nous avons prouvé qu’on peut interpeller sans s’affronter. Quand les citoyens participent, la transparence devient une habitude. »

Ces séances deviennent alors de véritables espaces de dialogue entre citoyens, journalistes et responsables municipaux, où la confiance se reconstruit pas à pas.

« La transparence ne se proclame pas, elle se pratique. »

En outre, les échanges débouchent sur des collaborations inédites : certains conseillers municipaux acceptent de répondre aux signalements publiés sur la plateforme, tandis que des radios communautaires diffusent des chroniques inspirées des alertes citoyennes reçues.

Peu à peu, l’initiative franchit les frontières de la ville. Des jeunes d’autres provinces du Nord-Kivu, puis du Sud-Kivu et de l’Ituri, contactent l’équipe pour reproduire l’expérience.

Un impact personnel et collectif durable

Pour Héritier, l’expérience dépasse largement le cadre du numérique : elle a transformé sa vision du leadership.

« Avant, je pensais que changer les choses voulait dire dénoncer. Aujourd’hui, je sais que c’est en construisant des solutions qu’on inspire le vrai changement. »

Grâce à Citizen Voice Lab, Héritier a gagné en crédibilité et en influence auprès des institutions locales comme des organisations de la société civile. Le projet lui a ouvert de nouvelles perspectives : il est désormais sollicité pour former d’autres jeunes leaders à la gouvernance ouverte et au plaidoyer digital.

Son engagement au sein du programme WYDE Accountability Hubs lui permet également de bénéficier du mentorat d’experts régionaux et d’un accompagnement technique pour renforcer la sécurité et l’accessibilité de la plateforme. Ce soutien a consolidé la pérennité du projet et renforcé la confiance des partenaires.

Peu à peu, Citizen Voice Lab s’impose comme un modèle de participation citoyenne dans un contexte souvent marqué par la méfiance et les tensions sociales.

Vers une citoyenneté numérique inclusive

Le parcours d’Héritier illustre l’impact du programme Accountability Hubs sur une génération de jeunes Africains décidés à réinventer la gouvernance. Fort de cette expérience, il ambitionne désormais d’étendre Citizen Voice Lab à d’autres provinces de la République démocratique du Congo et de créer un réseau d’ambassadeurs de la transparence numérique.

« Ce projet m’a donné confiance en ma voix, mais surtout en celle des autres. Chaque fois qu’un jeune ose parler, c’est tout un système qui commence à écouter. »

Pour lui, la prochaine étape est claire : bâtir un écosystème de gouvernance ouverte et inclusive, où chaque citoyen, y compris dans les zones les plus reculées, peut contribuer à l’amélioration de la gestion publique. Avec le soutien d’organisations locales et de jeunes formés par WYDE Accountability Hubs, il œuvre à adapter les outils numériques aux réalités du terrain, en veillant à inclure davantage les femmes et les jeunes marginalisés.

Pour l’instant, à Goma, son projet a ouvert une brèche d’espoir : celle d’une jeunesse qui ne subit plus la gouvernance, mais la crée ensemble.