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Entretien avec La Croix

Entretien avec La Croix

Les travaux de la Conférence de Paris sur le climat (Cop21) débutent dimanche 29 novembre. L’ancien secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, juge dans « La Croix » que le projet d’accord n’est pas « suffisamment ambitieux ». Depuis le Kenya, le pape François a demandé que les États dépassent les intérêts particuliers et trouvent un accord qui fasse naître une « culture de protection » de l’environnement et des personnes.


Quelles sont les conditions pour réussir la 21e Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP 21) ?

Kofi Annan : Nous savons tous ce qui est arrivé à la conférence de Copenhague en 2009 et personne ne veut répéter cela à Paris. Cette fois, l’atmosphère est meilleure avec les engagements de quelques-uns des acteurs majeurs comme les États-Unis, la Chine, l’Inde et l’Union européenne.

Autre élément encourageant, les pays en développement acceptent leur part de responsabilité dans l’accumulation de la pollution, tout en pensant que la responsabilité principale incombe aux principaux pays développés qui doivent donc être en tête des efforts.

Enfin, le grand public connaît mieux les enjeux de l’environnement. Même le secteur privé rejoint le mouvement en soutenant l’effort pour restreindre l’empreinte carbone, ce qui aurait été impensable il y a quelques années. En dépit de cela, j’ai le sentiment que nous ne sommes pas suffisamment ambitieux et que nous pourrions ne pas parvenir à la limite de 2 °C de réchauffement climatique en 2100.

L’accord adopté à Paris doit-il avoir force de loi pour assurer la crédibilité des engagements pris ?

K.A. : Chacun a le droit d’être sceptique mais les pays ont accepté un mécanisme de révision des engagements tous les cinq ans. Dans le monde étrange où nous vivons, les résultats ne sont pas toujours obtenus au moyen de lois contraignantes. Qui aurait pensé que les entreprises pétrolières en Europe et aux États-Unis acceptent de travailler avec les gouvernements sur la taxe carbone ? Nous n’avons pas besoin de législation pour faire ce qui est juste et protéger notre planète. Le pape François a également apporté sa contribution avec son encyclique Laudato Si.

Le leadership est très important sur la question du climat et on ne peut pas compter seulement sur les hommes politiques. La prise de conscience par les citoyens de la nécessité de protéger la planète et de leur pouvoir d’influence à travers leur vote participe de cette pression. Quel est le plus efficace ? Cette approche ou une législation qui pourrait être contestée par les entreprises devant les tribunaux ?

L’aide financière aux pays en développement pour lutter contre le changement climatique est-elle suffisante ?

K.A. : Les cent milliards de dollars annuels promis depuis longtemps par les pays développés pour le Fond vert pour le climat ne sont pas concrétisés jusque-là. Les promesses qui comptent sont celles qui sont tenues. J’espère qu’elles le seront. L’adoption d’une feuille de route est nécessaire sur cette question sinon ce fonds deviendra « l’éléphant dans la pièce » qu’on refuse de voir. Les pays développés doivent également partager avec les pays en développement l’innovation, la recherche, le soutien à l’énergie et à l’économie verte, de même qu’en encourageant les investissements du secteur privé.

Comment s’assurer que le financement du Fond vert par les pays riches ne se fait pas au détriment de leur aide au développement ?

K.A. : C’est un problème récurrent : les pays développés donnent d’une main ce qu’ils reprennent d’une autre. En septembre, à New York, les dirigeants mondiaux ont adopté un programme pour le développement durable et l’énergie en fait partie. Si nous n’arrivons pas à combiner les financements climat avec l’aide au développement durable, il sera très difficile d’atteindre les 17 objectifs de développement durable adoptés à New York.

L’Afrique peut-elle devenir un laboratoire de l’énergie verte et du développement durable ?

K.A. : C’est un rêve réalisable. Le continent africain doit combler son retard dans deux domaines : l’accès à l’énergie et le développement des infrastructures pour permettre la croissance du commerce interafricain. L’Afrique avec ses 620 millions d’habitants sans aucun accès à l’électricité, doit accéder à l’énergie, en particulier l’énergie verte et durable. Avec ses ressources d’énergie hydroélectrique, solaire, éolienne et géothermique, en plus des énergies traditionnelles que sont le pétrole et le charbon, et avec l’aide des pays développés et les investissements du secteur privé, le continent a les moyens de réussir à la fois sa transition énergétique et son développement durable.

Une énergie fournie à un prix raisonnable permettrait aux entrepreneurs et aux agriculteurs africains de faire beaucoup. L’Éthiopie, le Kenya et, dans une certaine mesure, le Rwanda, sont sur cette voie. Au Nigeria, la baisse des cours du pétrole peut favoriser la diversification. En préservant son massif forestier, l’Afrique jouera un rôle clé dans la lutte contre le changement climatique et la protection de la biodiversité au niveau mondial.

Le changement climatique est-il une menace pour l’Afrique subsaharienne ?

K.A. : C’est une grande menace pour le continent africain. L’extension des zones désertiques a un impact désastreux sur la production agricole. Par ailleurs, la démographie est un vrai problème. La population aura doublé d’ici à 2050 et probablement triplé d’ici à la fin du siècle. La production agricole va chuter alors que le besoin alimentaire augmentera. Comment résoudre cette question sans une nouvelle approche ?

L’ONU est-il le bon format pour organiser la lutte contre le changement climatique ?

K.A. : Permettez-moi de citer ce proverbe africain : « si tu veux aller loin, vas-y seul. Si tu veux y arriver, fais-le à plusieurs ». L’ONU n’est pas idéale : avec 198 pays, le processus de décision est très difficile et laborieux. Les décisions sont prises par consensus à l’unanimité. Un petit groupe de pays peut bloquer un accord. Mais si ce n’est pas l’ONU, quelle autre organisation avons-nous pour permettre au monde entier de se mettre d’accord sur quelque chose, une approche qui réponde à l’intérêt de tous ?

L’ONU a ses faiblesses mais l’ONU, ce sont aussi les États membres, votre pays et le mien. L’ONU reflète les faiblesses et le manque de volonté des États membres. Quand la volonté existe, beaucoup peut être fait. Sans cette volonté et quand les États membres sont divisés, – la Syrie est un bon exemple –, le Secrétaire général et les Nations unies ne peuvent pas faire grand-chose.

L’ONU doit être réformée : le Conseil de sécurité reflète les réalités géopolitiques de 1945. Le monde a changé, l’ONU doit changer et s’adapter. Si le Conseil de sécurité n’est pas réformé, dans sa composition comme dans son processus de décision, nous pourrions nous retrouver dans la situation où des puissances émergentes contesteront sa primauté et cela ne serait dans l’intérêt de personne. Nous devons être prêts à voter sur les questions importantes et ne pas permettre à une petite minorité de bloquer une décision majoritaire.

Une ONU paralysée est-elle en danger d’être marginalisée ?

K.A. : Si les États ne réforment pas l’ONU, quelle est l’alternative ? Un monde qui se divise en régions et en factions concurrentes où personne ne se parle ? Il y a des divisions sur la Syrie au Conseil de sécurité mais il n’y a pas eu assez de pression sur ses membres pour qu’ils parviennent à une solution.

Au final, le Conseil de sécurité devra travailler en coopération avec les puissances régionales, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar et l’Égypte, pour trouver une approche commune et mettre fin à cette guerre. Je ne sais pas quand cela se fera, mais sans une approche commune, on ne mettra pas fin à la guerre et ce seront les Syriens, les pauvres Syriens, qui continueront à en payer le prix.

Quel rôle pourrait jouer l’ONU dans le suivi d’un accord à Paris ?

K.A. : En cas d’accord, l’ONU aura un rôle à jouer dans l’examen des progrès accomplis tous les cinq ans, dans le suivi et l’évaluation de l’accord. Les pays feront plus facilement confiance à une organisation universelle qu’à un groupe représentant d’une région ou d’un secteur.

La justice et l’équité doivent être le fondement de la lutte contre le changement climatique. Les pollueurs doivent payer. Les pays développés doivent arrêter de subventionner les énergies fossiles. On ne peut pas vouloir l’énergie propre et dépenser des milliards à la recherche du pétrole et du charbon. Ces ressources pourraient être utilisées dans la recherche ou l’aide aux pays en développement.

Recueilli par François d’Alançon. Entretien avec La Croix.